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Que deviennent-ils ? Portrait de Frédéric CANO, ancien arbitre assistant international (2008/2017)

Il est l'un des tous meilleurs. Arbitre assistant international durant neuf ans, Frédéric Cano évoque les moments marquants de sa carrière et dresse un constat lucide sur la fonction.

 

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Frédéric Cano lors de l'Euro 2016

 

Comme beaucoup, Frédéric Cano a pris le sifflet un peu par hasard. Après quelques années sous le maillot de son club, le FC. Saint-Brice/Vienne, le natif de Saint-Junien,  se lance à l'âge de 16 ans. Le hasard fait bien les choses quand on voit la magnifique carrière réalisée par celui qui débute en Ligue 1 lors d'un Nice/Troyes en août 2005 dirigé par le luxembourgeois Alain Hamer. Frédéric Cano se souvient : "c'était magique, comme dans un rêve ! La Ligue 1, je n’y croyais pas. Il y a tellement de souvenirs sur ce match. D’abord la désignation, tout le monde me disait : « Oh la la, tu commences à Nice, au stade du Ray ?! C’est pas évident ! » Alors que l’on faisait notre tour de terrain, avant le match, Alain me demanda depuis combien de temps j’étais en L1. Je me rappellerai toujours son visage se décomposer (rires), quand je lui ai dit que c’était mon premier match ! Et puis, il y avait Philippe Leduc comme observateur, alors j’étais dans de bonnes conditions pour lancer ma carrière. Je lui ai facilité la tâche en faisant un bon match. Immédiatement je me suis senti dans le bain". Après seulement deux saisons dans l'élite, Frédéric Cano décroche son écusson international. Celui qui va lui procurer ses plus grandes émotions.

 

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Frédéric Cano, drapeau à la main en discussion avec Bastian Schweinsteiger lors d'Allemagne/Irlande du Nord à l'Euro 2016 (crédit photo : arbitrezvous.blogspot.com)

 

"Il suffit de voir comment Stéphane Lannoy est apprécié par le gratin de l'arbitrage mondial"

 

Frédéric Cano tient le sifflet jusqu'en CFA2 avant d'embrasser une carrière en tant qu'arbitre assistant en 2003. Promu en Ligue 1 deux ans plus tard, ce journaliste de métier fait d'abord équipe avec Saïd Ennjimi, issu comme lui de l'ancienne Ligue du Centre-Ouest. "La force de caractère. Quand on a débarqué en Ligue 1, on avait peur de rien ! Je me suis régalé à arbitrer avec lui. Nous avions une technique et une collaboration bien rodée. Les années d'insouciance", explique l'intéressé qui rejoint ensuite Stéphane Lannoy avec qui il va participer à sa première grande compétition, à savoir les Jeux Olympiques de Pékin en 2008. Arrive ensuite l'Euro 2012 où il sera désigné sur trois matchs dans le quintet arbitral emmené par Stéphane Lannoy dont la 1/2 finale entre l'Allemagne et l'Italie. Frédéric Cano se rappelle de l'instant où cette désignation leur a été annoncée. "Marc Batta (membre de la commission d'arbitrage de l'UEFA) nous avait réuni à 3 ou 4 heures du matin pour nous annoncer que l’on était désigné sur Allemagne-Italie. Quelle fierté pour tous ceux qui étaient dans cette chambre d’hôtel à Varsovie au beau milieu de la nuit." L'arbitrage français n'avait plus atteint ce stade de la compétition depuis la 1/2 finale du Mondial 1994 entre l'Italie et la Bulgarie dirigée par Joël Quiniou. "C’était vraiment grisant de voir les autres équipes arbitrales quitter le tournoi après les matches de poules, alors que nous étions conservés par l’UEFA pour la suite du tournoi. J’ai souvent fait mes valises avant les autres, comme à l’EURO en France, et je peux vous dire que c’est douloureux." Frédéric Cano fait notamment référence à l'Euro 2016 où Clément Turpin et ses assistants n'avaient pas franchi les phases de groupe. "Je ne comprends toujours pas pourquoi, alors que nous étions chez nous, nous n’avons pas fait au moins un 1/8ème de finale. Cela ne serait jamais arrivé en Italie, en Allemagne, ou en Angleterre, par exemple. C’est très révélateur". L'équipe de Stéphane Lannoy signe ce soir-là une prestation réussie. La suite sera moins réjouissante. Présélectionné avec Stéphane Lannoy et Michael Annonier pour la Coupe du Monde au Brésil, le trio, malgré une performance de haut niveau à l'Euro 2012 ne sera pas retenu par la FIFA. De ses années avec l'arbitre boulonnais, Frédéric Cano évoque "une relation inoubliable avec Eric Dansault et Stéphane. Un grand Monsieur de l'arbitrage français et international. Il suffit de voir comment il est apprécié par le gratin de l'arbitrage mondial. Et puis c'est avec lui que j'ai tutoyé les sommets. Dommage que nous n'ayons pas pu faire une Coupe du Monde ensemble." Il n'oublie pas les matchs qui l'ont particulièrement marqué comme "ce quart de finale de Ligue des Champions où Galatasaray avait failli réussir l'exploit d'éliminer le Real Madrid ou encore ce match à Chelsea où lors de mon retour, ma mère me raconte qu'elle avait éteint la télévision au bout de cinq minutes, car elle avait peur que les supporters "m'attrapent" tellement ils étaient proches du terrain".

 

"Ma tête et mon corps m'ont rappelé que j'étais sur le pont depuis 2007"

 

Stéphane Lannoy ayant mis un terme à sa carrière internationale, Frédéric Cano intègre le trio de Clément Turpin. Il va prendre part à l'Euro Espoirs en 2015, à l'Euro en France et aux Jeux Olympiques en 2016 au Brésil aux côtés de l'arbitre bourguignon. "Une personnalité bien trempée ! Cela faisait souvent des étincelles avec moi, mais nos relations étaient franches et saines. J’ai apprécié les deux saisons intenses (EURO espoirs 2015, EURO 2016, JO 2016), que nous avons passé ensemble. Je lui souhaite (et à Nicolas Danos), d’arbitrer une finale européenne d’ici peu. Histoire de redorer le blason de l’arbitrage français sur la scène du vieux continent." Alors qu'il pouvait prétendre à participer à la Coupe du Monde en Russie, Frédéric Cano a préféré dire stop. "En rentrant des JO de Rio, et après l’Euro en France, je n’avais plus envie de me relancer dans un processus pour la Coupe du Monde (sur 2 ans). Je m’en suis expliqué avec Clément, qui a compris ma décision". L'enchaînement des stages, tests physiques et compétitions ont conduit Frédéric Cano à prendre cette décision. "Mon corps et ma tête m’ont rappelé que j’étais sur le pont depuis 2007. Tous les ans, il y avait un objectif majeur à l’international, et puis je voulais finir major chaque saison, donc il fallait sans cesse être au top ! Sans dénigrer la L1, ce n’est tout de même pas pareil quand tu ne fais qu’un match par week-end, alors que nous, nous étions obligés d’enchaîner un match de Champions League le mercredi, et bien souvent le 21 h du dimanche soir", explique Frédéric Cano a donc cédé sa place à Cyril Gringore "qui méritait de faire une grosse compétition" et a rejoint Ruddy Buquet et Guillaume Debart. "Je pensais être tranquille mais mes deux dernières saisons ont été riches aussi." Frédéric Cano avait déjà eu l'occasion de collaborer avec l'arbitre amiénois par le passé, lors de l'Euro 2012 notamment où Ruddy Buquet était l'un des arbitres additionnels de Stéphane Lannoy. "Il n’a pas la carrière internationale qu’il mériterait. Un type extra qui laisse vivre son équipe (je pense bien évidemment aussi à Guillaume Debart). Un bon vivant (les deux d’ailleurs). On se connaît depuis nos premiers matchs avec Stéphane Lannoy, où il était additionnel. On a vécu l’Euro 2012 ensemble, et tant d’autres bons moments, ça marque".

 

"Pour diriger l'arbitrage français, il faut déjà une reconnaissance à l'international"

 

Une carrière internationale qui aura duré neuf ans et des rencontres exaltantes. Frédéric Cano cite l'italien Roberto Rosetti, actuel chef du département arbitrage de l'UEFA "pour sa proximité avec les arbitres et sa science de la fonction". David Elleray (directeur technique de l'IFAB et membre de la commission d'arbitrage de l'UEFA) aussi. "On le surnommait "The Teacher". Froid, comme un anglais, mais tellement pro, brillant et sympa quand on le connaît. A chaque fois, il vous apporte un truc pour vous améliorer". Des profils et des compétences enviées par beaucoup et dont l'arbitrage français devrait s'inspirer. "Pour diriger l'arbitrage français, il faut déjà une reconnaissance à l'international. Car, quand il faut défendre les intérêts français, il faut pouvoir peser, surtout quand il s’agit de le faire en Anglais. Prenez un entraineur, s’il n’a pas de palmarès, les top joueurs ne l’écouteront pas. D’ailleurs à l’UEFA et à la FIFA, dans la branche refereeing regardez qui occupe les places importantes… Que des anciens cracks."

 

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Frédéric Cano, ici aux côtés de Clément Turpin lors d'un match d'Europa League à Feyenoord en 2015 (crédit photo : Frédéric Cano)

 

"Je reste perplexe quand la notion de dimension humaine est employée par certains. Je ne suis pas naïf, j'ai fait le tour du milieu"

 

Elu meilleur arbitre assistant de Ligue 1 à deux reprises lors des trophées UNFP, Frédéric Cano est considéré comme l'un des plus performants dans cette fonction ô combien difficile. Après avoir quitté ses fonctions de conseiller technique en arbitrage à la Ligue Nouvelle-Aquitaine,  il n'occupe aucune fonction à ce jour dans les instances. "Je n'ai pas sollicité la DTA à ce sujet. Premièrement je ne pouvais pas concevoir de repartir tous les week-ends alors que c'est une des raisons qui ont fait que je mette un terme à ma carrière. Et puis je n’ai pas senti une volonté de la part des dirigeants (ici je ne parle pas des techniciens). Quand on voit (alors que c’était une tradition), que les nouveaux retraités n’ont même pas été invités au stage de début de saison à Clairefontaine. C’est dommage, j’aurais aimé revoir les collègues et les encourager avant le début de la saison. Juste pour info, c’est un arbitre Fédéral 4 qui m’a remis mon fanion de la FFF. Un fanion qu’on lui a donné entre deux portes lors d’un stage… Je reste perplexe quand la notion de dimension humaine est employée par certains. Après, je ne suis pas naïf, j’ai fait le tour du milieu".

 

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Frédéric Cano aux côtés de l'arbitre hongrois Viktor Kassai (au centre) (crédit photo : Frédéric Cano)

 

Son parcours aurait pourtant dû intéresser la Direction Technique de l'arbitrage qui manque cruellement d'arbitres assistants ayant fait rayonner l'arbitrage français dans le Monde. Cette fonction est-elle déconsidérée en France ? "Ce sentiment dépend de chacun et de ce que chaque arbitre assistant est capable d’accepter ou de tolérer. Moi, je me suis toujours battu contre cette idée. Et ceux, avec qui je faisais équipe, savent de quoi je parle (rires). Si certains considèrent encore les arbitres assistants, comme des demis arbitres. Ca tombe bien, si on regarde mon palmarès j’ai tout fait par deux. Comme ça personne ne pourra me dire que je suis un demi arbitre puisque 0,5 + 0,5 ça fait 1 !"

 

"Libéré du stress que génère l'obligation du résultat, de toujours prendre la bonne décision"

 

Avec plus d'une décennie au plus haut niveau, Frédéric Cano a côtoyé les plus grands stades et joueurs de la planète. En France, il évoque le classico mais aussi le derby entre St-Etienne et Lyon ou encore les confrontations entre Marseille et Monaco. Il garde des souvenirs de ses venues au Stade St-Symphorien. "Du chaud et du froid ! Pour mon deuxième match en Ligue 1, j’étais désigné à Metz. C’était la canicule ! J’avais eu une première mi-temps de dingue. Au moins une quinzaine de situations de hors-jeu. A la mi-temps, dans le vestiaire, je me suis allongé en croix sur le carrelage, pour faire redescendre la température de mon corps… Mes collègues étaient très inquiets (rires). Et pour l’un de mes derniers match à Saint Symphorien, il faisait si froid… C’était si triste aussi, car il s’agissait du match à huis clos entre Metz et Lyon".

 

Son dernier match de Ligue 1 a lieu le samedi 19 mai 2018 au Stade de la Beaujoire à Nantes. "Finir à Nantes, ce n'était pas tout à fait ce que je souhaitais ayant étant présent lors de Nantes/PSG qui a signé la fin de carrière de Tony Chapron. Sur le coup je n’ai pas sauté de joie en ayant la désignation. Malgré tout, je retiendrai la présence de mes amis et de ma famille qui étaient là pour ma dernière. Tous les messages que j’ai reçu et ceux que je n’ai pas reçu aussi… Ça permet de faire le tri parmi les connaissances. Je n’oublierai pas non plus le geste de certains joueurs, qui m’ont offert spontanément leur maillot, car ils savaient que je terminais. Et puis, au coup de sifflet final de Ruddy, j’ai senti comme un soulagement. Libéré du stress que génère l’obligation de résultat, de toujours prendre la bonne décision. Surtout quand on est souvent, voire très souvent exposé sur les gros matches. Ca use ! Si l’arbitrage me manque aujourd’hui ?! Ma réponse est sans équivoque : Non ! J’ai vécu des moments très forts, très intenses. J’ai été acteur du football mondial, c’est une satisfaction unique que peu de personnes peuvent comprendre. J’ai été gâté par l’arbitrage, j’ai rencontré des personnes fantastiques, en France comme à l’étranger. C’est génial de continuer à s’envoyer des messages avec des arbitres étrangers ! Du coup, je ne pourrai jamais oublier, mais tourner la page oui , facilement, car maintenant j’ai une vie sociale, je peux aller voir ma fille jouer au hand, partir en week-end. Ça c’est top !".

 

Des projets, Frédéric Cano n'en manque pas. "Je prends du temps pour moi. Le plaisir d’aller chercher ma fille à l’école, de jouer au golf avec des amis, voyager, etc… J’ai une petite idée de reconversion mais je laisse tout ça grandir dans mon esprit". Sans abandonner l'idée d'un retour dans le milieu du football et de l'arbitrage un jour. "Ce n’est pas dans les tuyaux, mais j’ai appris, parfois à mes dépends, qu’il ne faut jamais dire fontaine je ne boirai pas de ton eau".







 

Qui êtes-vous Frédéric CANO ?

 

Nom : CANO

Prénom : FREDERIC

Date et lieu de naissance : 23 juillet 1973, à Saint-Junien (87)

Profession : PAF (Père au Foyer)

Clubs (en tant que joueur et arbitre) : FC Saint-Brice s/v (87)

Débuts dans l’arbitrage en : 1989

Parcours FFF : F5 (2001), AAF3 (2003), AAF2 (2004), AAF1 (2005), FIFA (2008-2017).

Arbitres centraux attitrés (durant votre carrière fédérale) : Saïd Ennjimi, Stéphane

Lannoy, Clément Turpin, Ruddy Buquet.

 

Palmarès :

 

- 2 finales de Coupe de France (2010 et 2016)

- 2 finales de Coupe de la Ligue (2012 et 2014)

- 2 Jeux Olympiques (2008 et 2016)

- 2 EURO (2012 et 2016)

- 1/2 finale à l'Euro 2012 : ALLEMAGNE/ITALIE

- 2 trophées UNFP de meilleur assistant en Ligue 1 (2012 et 2014)

- 1 finale de coupe d’Arabie Saoudite (2007)

- 1 Coupe du Monde U20 (2013)

- 1 Euro Espoirs (2015 réserviste en Finale)

Nombre de matchs internationaux : 137

Nombre de matchs en Ligue 1 : 300

Des références arbitrales : Nicola Rizzoli et Howard Webb

Les plus grands joueurs que vous avez croisés : Messi, C.Ronaldo, Griezmann

L’entraîneur le plus « casse-pied » : Ruddy Garcia

Le dirigeant, joueur ou entraîneur que vous aimeriez revoir : trop nombreux pour

tous les citer

Un stade : Santiago Bernabeu, le nouveau stade de Lyon, le Parc des Princes, le

Vélodrome, le Stade de France, Wembley, Manchester U., Celtic Park, Dortmund,...

Votre meilleur souvenir : le jour où j’ai appris que j’étais nommé en Ligue 1. Je me trouvais en Argentine, où je réalisais un documentaire. Avec le décalage horaire, quand je me suis réveillé, les résultats étaient déjà connus en France depuis au moins 4 heures. Quand j’ai activé mon téléphone, il ne s’arrêtait pas de vibrer, j’avais au moins 50 messages ! J’ai appelé mon père depuis une cabine téléphonique, perdu au milieu de la jungle, dans le petit village de Puerto Iguazu, c’était très émouvant de lui annoncer que j’avais atteint un de mes rêves !

Une anecdote : Le jour de l’annonce des sélectionnés pour la Coupe du Monde au Brésil, nous sommes avec Michael Annonier et Stéphane Lannoy, à Bordeaux. Au petit déjeuner, le lendemain d’un match en semaine, on découvre aux infos TV, qu’il n’y aura pas de français au Brésil… Après notre 1/2 finale en 2012, on y croyait vraiment et patatra…Tout ça pour dire, que l’arbitrage vous apporte beaucoup de plaisir et de satisfactions, mais il ne faut pas oublier que c’est un milieu impitoyable, car les places sont chères et enviées.

 

Lionel SCHNEIDER



24/02/2019
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